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Le chercheur, l’art et le dépassement de soi

Le 11 Mar. 2024
La culture de la réussite et du dépassement de soi est partout dans notre société. Des discours politiques à la fiction en passant par le monde du travail, impossible d’y échapper. Chercheur à l’Institut Interdisciplinaire de l’Innovation (I3-CRG* - Institut Polytechnique de Paris), Olivier Fournout a investigué sur ce terrain pendant 10 ans. Il a notamment mis en exergue les passerelles entre cinéma hollywoodien et manuels de management**. Aujourd’hui, la pièce de théâtre Kenneth Apocalypse, de Nicolas Girard-Michelotti, émerge de ce champ de recherche. Elle souligne la place de la création artistique dans la science.
Le chercheur, l’art et le dépassement de soi
Rencontre entre Olivier Fournout et Nicolas Girard-Michelotti dans le cadre de la collection binômes de la compagnie Les sens des mots

Kenneth est l’homme le plus beau, le plus intelligent du monde, un Barbie au masculin. Depuis Elon Musk jusqu’au Pape, en passant par sa petite amie, sa mère, Miss monde ou encore un producteur de média, tous ceux et celles qui le croisent projettent leurs fantasmes sur lui. Mais Kenneth veut se réapproprier sa vie. Alors il fuit… Ce pitch, c’est celui de Kenneth Apocalypse***, la pièce de théâtre écrite par Nicolas Girard-Michelotti à la suite de sa rencontre avec Olivier Fournout, chercheur à l’I3-CRG. « Par la diversité des personnages que Ken rencontre, l’œuvre montre que le modèle de perfection et de réussite qu’il incarne se coule dans des univers très différents, devenant ainsi une figure structurelle de notre société », explique Olivier Fournout.

Structures communes et dilemme du prisonnier

Depuis 10 ans, le sociologue travaille sur la culture de la réussite telle qu’elle est décrite dans les manuels de management, la publicité, la fiction ou encore les discours politiques. « J’étudie les ressources qu’il nous faut posséder pour réussir dans un environnement où la surmédiatisation, les réseaux sociaux et les relations de travail nous poussent à promouvoir nos égos et nous transforment en ingénieurs de notre propre réussite ». Le chercheur s’est ainsi attelé à l’analyse de traités de management et de développement personnel mais aussi de films hollywoodiens, ne présupposant en rien de ce qu’il allait trouver. Au lancement de ce chantier, des travaux de recherche américains illustraient des concepts de management par des scènes précises de cinéma. Était-il alors possible d’imaginer que tous ces films présentent des structures comportementales communes, applicables à n’importe quel ouvrage de management ou de développement personnel ? 

250 manuels et 500 longs métrages plus tard, l’hypothèse du chercheur s’est précisée. La plupart des films ont par exemple en commun une injonction paradoxale issue de la théorie des jeux et des méthodes de négociation, selon lesquelles les protagonistes doivent faire preuve d’une attitude à la fois compétitive et coopérative. « C’est le dilemme du prisonnier. Le personnage principal doit négocier et se relier aux autres dans des formes de coopération, et dans le même temps lutter contre eux ou passer en force. C’est de la négociation avec le révolver sur la tempe ». Cette contradiction transparaît aussi dans les livres de management, parfois sous le champ lexical de l’héroïsme, de la guerre ou même de la mort. « Un best-seller du début des années 2000 qualifie les collaborateurs indésirables de “morts vivants qui marchent encore”, avec cette idée qu’ils partiront d’eux-mêmes lors d’une restructuration. Dans le même temps, le manuel enjoint à du “travail d’équipe” », souligne Olivier Founout.

Vers une œuvre-recherche

Au-delà de l’analyse d’œuvres existantes et populaires, le chercheur s’appuie sur la création artistique pour mener à bien ses travaux et signe par exemple un roman (Germinata****). A la manière d’un dispositif de réalité augmentée, l’art donne corps aux sujets et fait remonter la palette des émotions liées aux prises de positions ou aux valeurs qu’il induit, vers des dimensions critiques, éthiques ou politiques. La pièce Kenneth Apocalypse ouvre aujourd’hui de nouvelles perspectives au travail d’Oliver Fournout. L’imaginaire de l’écrivain et l’incarnation des comédiens lui apportent de nouveaux éléments, bousculent ses recherches. L’art offre en effet un espace d’expression plus libre que ce qu’autorise un compte rendu scientifique classique. « En 2013, la création théâtrale que Valérie Beaudouin (professeure invitée à Télécom Paris) et moi-même avions encadrée avec nos étudiants autour de la controverse sur le mariage pour tous, avait transformé la scène en un lieu d’échange possible autour de ce sujet qui pourtant déchaînait les passions », se souvient le chercheur. 

Certaines problématiques de recherche peuvent en outre trouver des traitements inattendus par le biais de la création artistique. Ainsi en est-il de l’atelier d’écriture fictionnelle qu’Olivier Fournout lance en ce printemps 2024 autour de la thématique « Il était une fois une autre agriculture ». En partenariat avec la Zone Atelier Plaine et Val de Sèvre (CNRS/INRAE)***** et en co-animation avec la conteuse Frida Morrone, le sociologue réunit 22 participants de profils variés (agriculteurs, éleveurs, chercheurs, étudiants, auteurs, associatifs…). Objectif : explorer la transition agroécologique, loin du modèle intensif en place depuis l’après-guerre. De ces ateliers naîtront peut-être des contes qui aideront à mieux comprendre une actualité clivante avec de forts enjeux autour de la biodiversité et du réchauffement climatique. Un nouveau terrain d’investigation scientifique pourrait également en émerger. « Au Canada ou en Grande-Bretagne depuis longtemps, et désormais en France, une œuvre artistique peut valoir recherche. Cela s’appelle la recherche-création », conclut Olivier Fournout.

 

*I3-CRG : une unité mixte de recherche CNRS, Mines Paris - PSL, Télécom Paris, École polytechnique, Institut Polytechnique de Paris, 91120 Palaiseau, France

** Le nouvel héroïsme, puissances des imaginaires, éditions Presses des Mines

*** Mise en espace par la compagnie Le sens des mots

****https://cfeditions.com/germinata/

***** La zone atelier plaine et val de Sèvre est un site pilote pour l’analyse des trajectoires de la biodiversité et des pratiques agricoles, l’expérimentation de nouvelles pratiques agroécologiques avec les agriculteurs et celle de nouveaux comportements de consommation avec les habitants. https://za-plaineetvaldesevre.com/