[REFLEXIONS] La justice énergétique, condition sine qua non d’une transition réussie
Tout le monde n’est pas égal face au changement climatique et, par ricochet, personne ne l’est non plus face à la transition énergétique. Problème : la justice énergétique reste souvent sous les radars politiques et médiatiques. Or, « Si l’on n’aborde pas la question de l’équité, on crée des situations socio-économiques intenables », prévient Céline Guivarch, professeure à l’École polytechnique et directrice de recherche à l’École nationale des ponts et chaussées (ENPC).
L’économiste du changement climatique animera, lors du colloque Réflexions organisé par l’Institut Polytechnique de Paris (IP Paris) le 5 février, une table-ronde consacrée à la justice climatique, troisième pilier de la transition énergétique avec la durabilité et la sécurité.
Le colloque vise à faire dialoguer des spécialistes scientifiques, industriels et politiques de l’énergie sur les interconnexions entre les dimensions technologiques, économiques, environnementales et sociétales de la transition énergétique.
Une justice en trois dimensions
« La justice climatique élargit la discussion au-delà des seules considérations technologiques en intégrant trois dimensions de la justice : distributive, procédurale et de reconnaissance », explique Céline Guivarch, dont les travaux au sein du Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED) visent à comprendre l’ampleur des impacts du changement climatique sur nos sociétés, et à évaluer les trajectoires pour relever ce défi.
La justice distributive s’intéresse à ceux qui, par exemple, bénéficient des systèmes énergétiques et ceux qui en supportent les coûts. Ces inégalités peuvent se manifester entre pays, mais aussi entre générations, territoires, genres ou classes sociales. Deuxième dimension, la justice procédurale concerne la façon de prendre les décisions et de mettre en œuvre ces décisions : qui y prend part ? Qui en est exclu ? Enfin, la justice de reconnaissance admet que les valeurs diffèrent selon les cultures, et que des déséquilibres hérités du passé, comme l’héritage de l’exploitation coloniale, doivent être pris en compte, en particulier dans le contexte des négociations sur le financement climatique.
Longtemps parent pauvre de la transition énergétique, la justice s’impose peu à peu dans le débat public et les sphères politiques. Pour preuve, « depuis la COP 27 en 2022 en Égypte, la création d’un fonds spécial a acté la reconnaissance des pertes et dommages dus au changement climatique et que cela nécessite une réponse à l’échelle internationale », rappelle Céline Guivarch, qui a contribué au sixième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) et coordonne le prochain.
Pas de transition énergétique sans équité
Au sein d'IP Paris, plusieurs laboratoires consacrent également leurs recherches à ces thématiques. Parmi eux, le CIRED s’intéresse à la manière dont les politiques climatiques et énergétiques renforcent ou atténuent les inégalités entre pays et territoires, mais également comment les mesures prises dans le cadre de certaines transitions sont perçues comme justes ou non. De son côté, le Laboratoire techniques, territoires et sociétés (LATTS**) étudie l’impact du solaire et de l’éolien sur les territoires, en prenant en compte leur géographie et leur sociologie.
« L’équité est au cœur des blocages de la réponse au changement climatique », relève Céline Guivarch. « La transition énergétique ne pourra pas se faire si elle n’est pas juste, si elle ne permet pas d’accéder largement à des modes vies décarbonés, en aidant ceux qui en ont le plus besoin à opérer cette transition ». La table-ronde sur la justice climatique invite donc à réfléchir à la manière de concevoir des transitions énergétiques qui soient non seulement durables et sûres, mais aussi équitables et inclusives.
* CIRED : une unité mixte de recherche CNRS, AgroParisTech, Cirad, École nationale des ponts et chaussées, EHESS
** LATTS : une unité mixte de recherche CNRS, École nationale des ponts et chaussées, Université Gustave Eiffel
À propos de Céline Guivarch
Céline Guivarch est directrice de recherche au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED) de l'École nationale des ponts et chaussées. Avant de rejoindre le monde universitaire, a participé à un projet lié au changement climatique en Asie centrale. Cette expérience l’a conduite vers un doctorat sur l'économie de l'atténuation du changement climatique (2006) puis quelques années plus tard à une expérience d’un an au sein de l’Agence internationale de l'énergie, unité Changement climatique (2011). Depuis, elle dirige l'équipe « Modélisation climat-économie à l'échelle mondiale » du CIRED dont les travaux portent à la fois sur les impacts économiques du changement climatique et sur l'évaluation des voies d'atténuation.
Céline Guivarch a été l'auteur principal du chapitre « Voies d'atténuation compatibles avec les objectifs à long terme » du 6e rapport d'évaluation du Groupe de travail III du GIEC sur l'atténuation. Elle est membre du Haut Conseil français pour le climat, organisme indépendant chargé d'évaluer la politique climatique du gouvernement français.
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