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Entretien avec Anne Bourdon, chercheuse en science des plasmas

A l'occasion du 8 mars, la journée internationale des femmes, Anne Bourdon, physicienne, experte en plasmas froids et co-responsable de l’EUR PLASMAScience, partage avec nous son expérience de femme scientifique.
Entretien avec Anne Bourdon, chercheuse en science des plasmas

Anne, vous êtes Directrice de recherche CNRS, experte en plasmas froids et Directrice Adjointe du Laboratoire de physique des plasmas (LPP*). Comment vous êtes-vous intéressée à la science, à quel moment avez-vous décidé de vous orienter vers la physique et pourquoi ?

Jusqu’en seconde, mon rêve était de devenir interprète et de savoir parler plusieurs langues. Au lycée j’ai eu de très bons profs de maths et de physique, qui m’ont donné l’envie de m’orienter vers les sciences. J’ai donc choisi de faire une école d’ingénieur. Je me souviens que j’avais envie de comprendre et de faire quelque chose d’utile plus tard, mais sans idée très précise.

Cependant, en école d’ingénieur, je n’ai pas totalement abandonné mon rêve. J’ai beaucoup apprécié, qu’en plus des cours scientifiques, on ait la possibilité de faire plein d’autres choses : des langues, du sport, du théâtre…J’en ai donc profité pour apprendre le japonais et améliorer mon niveau en anglais et allemand ! Et la recherche ?

En fait, pendant mes études j’ai fait un stage dans un laboratoire de recherche parce qu’il était conseillé d’en faire un…. et ça m’a beaucoup plu ! Un an plus tard, je commençais une thèse en physique des plasmas ! 

Anne, sur quoi portent vos travaux aujourd’hui ?

Mes travaux de recherche au LPP porte sur les plasmas froids. Actuellement, je travaille sur deux sujets. Tout d’abord, les plasmas froids à pression atmosphérique. C’est un type de plasmas auquel je m’intéresse depuis longtemps. Ces dernières années ce domaine est devenu très actif car des jets de plasmas froids ont montré des résultats très prometteurs pour des applications biomédicales. Sur ce sujet, je mène des travaux de simulation de la dynamique de ces plasmas avec Olivier Guaitella au LPP et nous collaborons avec le Laboratoire de physique des interfaces et couches minces (LPICM), l’Université technique d'Eindhoven (Pays-Bas) et l’Université Masaryk (République tchèque). Nous sommes les premiers à faire des comparaisons expérience/modélisation quantitatives sur les évolutions spatiotemporelles du champ électrique quand ces jets impactent des surfaces. Bien connaître et contrôler le champ électrique dans les surfaces cibles est un enjeu clef pour les applications.

Mon deuxième sujet concerne les plasmas froids pour la propulsion électrique des satellites. Depuis 2016, je porte la chaire ANR industrielle « POSEIDON » sur le développement de nouveaux propulseurs plasmas pour les satellites en orbite basse terrestre. Cette chaire est cofinancée par Safran Aircraft Engines et l’ANR (l’Agence nationale de la recherche). Actuellement, la conception et le développement des propulseurs se fait de façon semi-empirique avec de longs et coûteux tests de durée de vie. Dans le cadre de la chaire, avec Pascal Chabert, au LPP, nous avons monté une petite équipe sur la propulsion qui vient de se renforcer avec le recrutement au CNRS de Alejandro Alvarez-Laguna. Un des objectifs de la chaire est de mettre en place une nouvelle méthode de développement alliant des expériences et des simulations numériques. C’est un projet très enthousiasmant sur lequel nous avons la chance de travailler avec d’excellents étudiants très motivés !

Vos projets sont complexes et passionnants. On sent qu’il y a une vraie cohésion d’équipe, mais, on voit aussi que votre domaine reste majoritairement masculin. En effet, d’après les statistiques en France, les femmes ne représentent que 22% en physique. On parle beaucoup aujourd’hui de la place des femmes dans les sciences, des stéréotypes, des clichés qui persistent. Anne, cela fait plus de 20 ans que vous êtes dans le milieu scientifique, est-ce que vous constatez une évolution dans l’attitude à l’égard des femmes ?

Quand j’étais en thèse, j’étais la seule fille dans l’équipe et quand je répondais au téléphone on me prenait souvent pour une secrétaire ! Depuis, beaucoup de choses ont évolué ; la place des femmes dans la société et dans les sciences change et je m’en réjouis.  Prenons l’exemple du LPP où je travaille, qui compte aujourd’hui 20% de femmes chercheurs. Depuis sa création en 2009, une femme est présente dans le binôme de direction. A partir de 2020, le binôme de direction est devenu même 100% féminin !

Pour faire progresser la place des femmes en science il faut continuer à lutter contre des biais conscients et inconscients et il y a encore du chemin à faire. J’ai appris récemment que sur les 40 chaires ANR industrielles, seulement 3 sont portées par des femmes…

Notez qu’actuellement le CNRS mène une politique de parité et accorde beaucoup d’importance à la place des femmes dans les recrutements, les promotions. Je ne suis pas fan des quotas dans un seul but d’assurer la parité. Je pense qu’il faut faire attention à ne pas sacrifier les candidats méritants hommes dans un but d’obtenir la parité.

Effectivement, ces dernières années, on voit l’effort qui est fait pour attirer davantage de jeunes femmes vers les carrières scientifiques. Néanmoins, la plupart des femmes s’orientent plus vers les sciences de la vie. Comment pourrait-on encourager les jeunes filles à faire de la recherche en physique ? 

Tout à fait, les femmes préfèrent les sciences de la vie. Nous le constatons même au laboratoire : par exemple, les sujets de stage et thèse sur la propulsion électrique des satellites attirent très peu de candidatures féminines alors que ceux qui portent sur les plasmas pour des applications médicales ou liées à la chimie en ont plus.

Il est important de continuer à encourager les filles à faire des sciences en général, car la science a besoin de talents multiples, de regards croisés et d’approches complémentaires. Il y a une grande diversité dans la façon d’exercer le métier d’ingénieur et de chercheur et les femmes y ont toute leur place…mais les vieux clichés perdurent et semblent, parfois, même, plus forts que quand j’étais moi-même étudiante. Tout paraît se jouer très tôt dans la scolarité, sans doute dès le collège.  Il faudra probablement renforcer les actions de communication sur la diversité des métiers scientifiques auprès des collégiennes.

En plus de votre travail de chercheur, vous êtes Co-responsable de l’Ecole Universitaire de Recherche PLASMAScience qui a été lancée récemment. Pourquoi vous avez décidé de vous investir dans ce projet?

Être chercheur en physique des plasmas dans un laboratoire d’IP Paris, c’est travailler dans un environnement très stimulant intellectuellement. La physique des plasmas est un des 12 axes prioritaires de recherche d’IP Paris. Elle est étudiée dans 7 laboratoires – le Centre de mathématiques appliquées (CMAP), le Centre de physique théorique (CPHT), le Laboratoire d'optique appliquée (LOA), le Laboratoire de physique des interfaces et couches minces (LPICM), le LPP, le Laboratoire des solides irradiés (LSI) et le Laboratoire pour l'utilisation des lasers intenses (LULI) - qui couvrent un large éventail de domaines plasmas à la pointe de la science et de la technologie : fusion thermonucléaire, plasmas spatiaux, plasmas pour la médecine, les nanotechnologies, l’environnement etc.

Je me suis beaucoup impliquée dans l’écriture du projet de l’EUR PLASMAScience car je suis persuadée qu’ici, à IP Paris, nous avons un environnement unique pour proposer une formation par la recherche de très grande qualité en physique des plasmas.

L’EUR offre des possibilités de formation innovantes à partir du Master 1 et pendant la thèse en fort lien avec les laboratoires de recherche d’IP Paris et leurs partenaires internationaux. Mieux former les étudiants en physique des plasmas, c’est important pour le futur de cette discipline qui ouvre de nombreuses possibilités d’études fondamentales et d’applications innovantes.

C’était un sacré défi d’écrire, pour la première fois, un projet aussi fédérateur sur les plasmas à IP Paris et je suis ravie qu’il ait été sélectionné !

A noter, le projet d’EUR a été porté par un binôme 100% féminin. La direction de l’EUR a été confiée à deux femmes : Dominique Fontaine, Responsable et moi-même, Co-responsable. Nous avons aussi recruté une cheffe de projet. En plus, le Conseil de l’EUR PLASMAScience respecte la parité : parmi 15 membres il y a 7 femmes !

La physique des plasmas à IP Paris a le potentiel de se développer. L’EUR n’est qu’un début.

 

* LPP : une unité mixte de recherche CNRS, École polytechnique - Institut Polytechnique de Paris, Observatoire de Paris, Sorbonne Université, Université Paris-Saclay